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LA COLLINE SAINT-BARTHELEMY,
Mémoire d’une Nice campagnarde

Au nord-ouest du centre-ville de Nice, la colline Saint-Barthélemy recèle discrètement un patrimoine riche et original, témoignage d’un temps pas si lointain où elle dominait une riche et luxuriante plaine descendant paisiblement vers la mer et la ville, l’actuel Vieux-Nice.

UN NOM ET UN QUARTIER

Le quartier Saint-Barthélemy tire son nom de la chapelle homonyme, dépendance du puissant monastère de Saint-Pons et existant depuis au moins 1247. Elle desservait le nord de la plaine de Camp-Lonc (Long champ en niçois) et les hauteurs l’environnant, coupées de vallons, jusqu’à la construction de la chapelle Saint-Etienne au XVIe siècle. Ces quartiers formaient alors un fertile espace agricole, dont les seuls bâtiments étaient quelques fermes et de nombreux moulins alimentés par les ruisseaux, le San Bertoumiéu (à l’ouest, sortant du Vallon obscur) et le Gourbelloun (à l’est, sortant de la Fontaine du Temple). Ces cours d’eau faisaient prospérer les cressonnières.
Le riche terroir du quartier a donné lieu, dès le XVIe siècle et peut-être depuis l’Antiquité, à la création de vastes domaines agricoles puis, au XVIIe, à la construction en leur sein de villas de plaisance dans le goût baroque italien. Les propriétaires de ces domaines, la villa de Cessole au sud, la villa Arson au centre, la villa de Falicon au nord, tous nobles ou grands bourgeois, venaient y passer l’été pour fuir la puanteur et l’exiguïté de la ville.
Au début du XXe siècle, villas et petits immeubles ont remplacé prés, maraîchages et fermes. Pour mieux relier ces quartiers nord à la ville en expansion, on ouvrit en 1904 l’actuelle avenue Cyrille-Besset, en 1926 le boulevard Auguste-Raynaud, en 1929 le boulevard de Cessole et en 1934 le boulevard Gorbella.

DES MOINES BATISSEURS…

Les premiers couvents de Capucins, un ordre religieux tout récemment organisé, apparaissent en Italie vers 1538. Ils arrivent probablement à Nice en 1551. Recherchant un site pour s’implanter, ils s’adressent aux puissants propriétaires fonciers que sont les Bénédictins de Saint-Pons. Ceux-ci leur concèdent l’antique et petite chapelle Saint-Barthélemy, tout en demeurant propriétaires des lieux. Dans leur paisible retraite, les Capucins se mettent au travail : en 1555, un petit couvent et une nouvelle église, plus vaste, sont sortis du sol. Ils sont rénovés un siècle plus tard.
L’église initiale est d’une forme très modeste, correspondant à la piété des Capucins. Elle ne comprend qu’une nef et deux chapelles latérales. Mais au XVIIIe siècle, la population de la campagne niçoise augmente considérablement et l’église s’avère trop exiguë pour contenir tous les fidèles du quartier. Un nouvel édifice est alors projeté. La première pierre en est posée le 26 juillet 1750 et la consécration a lieu en 1768. Elle subira quelques modifications au XIXe siècle mais dans l’ensemble, le bâtiment actuel est peu différent de l’édifice du XVIIIe.

… ET UNE EGLISE EMBLEMATIQUE

La nef donne sur des collatéraux où s’ouvrent des chapelles latérales. Un transept relativement important (seul de ce type à Nice) a une croisée couverte par une coupole à lanternon. Les travées sont rythmées par des pilastres composites. Le chœur est rectangulaire. La plupart des autels des chapelles sont baroques, en rapport avec l’époque de la construction. Outre un très beau tabernacle en marbre daté de 1757 sur le maître-autel, l’église renferme un chef d’œuvre : un retable attribué à François Bréa, de l’illustre famille des peintres primitifs niçois du XVIe siècle, et qui est daté du second tiers de ce même siècle.
Ce triptyque représente une Vierge à l’Enfant entourée de saint Jean-Baptiste et de saint Sébastien. Il proviendrait de la chapelle niçoise des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, actuel Ordre de Malte, qui se trouvait au voisinage de l’anse des Ponchettes et porte le nom original de Madone de Philermes.
En 1792, l’invasion du comté de Nice par les troupes françaises révolutionnaires provoque la fuite des Capucins. En 1803, on considère que le quartier est assez peuplé pour que l’église conventuelle devienne une paroisse. A la Restauration, les Capucins reviendront dans leur couvent, où ils demeureront jusqu’aux lois anticléricales du début du XXe siècle.
En 1884, le curé desservant la paroisse charge l’architecte niçois Louis Castel de construire une tour distincte du vieux clocher baroque. Il l’élève à côté de la façade en s’inspirant de la Tour de la Signoria à Florence. Quant au clocher d’origine qui se trouvait près du chœur, il est endommagé par le tremblement de terre de 1887 et on doit l’abattre.
Le couvent de Saint-Barthélemy est aussi un lieu cher à la langue niçoise. Avant la Révolution, la tradition voulait que chaque année, le 24 août, jour de la Saint-Barthélemy, en hommage à leurs bienfaiteurs de Saint-Pons, les Capucins leur offrent une barrique d’eau bénite et reçoivent en cadeau un tonnelet de vin de messe. Cette pratique va inspirer à Francis Gag (1900-1988), célèbre auteur de théâtre dialectal niçois, une comédie fameuse, Lou Vin dei Padre (1937), dont l’argument repose sur le fait historique, puis se transforme en farce.
Mais l’église a donné lieu à l’établissement d’un autre lieu patrimonial intéressant : le cimetière.

UN CIMETIERE ELEGANT

Avec ceux du Château et de Cimiez, le cimetière Saint-Barthélemy est un des trois champs funéraires monumentaux de Nice qui par la variété de ses architectures et le prestige des défunts qui y reposent constitue un véritable témoignage d’Histoire autant qu’un élément du patrimoine niçois.
Temples d’inspiration antique et chapelles néo-gothiques s’y côtoient et de nombreuses sépultures plus modestes sont pourtant ornées de sculptures et de statues. Par ailleurs, la présence de grands noms de la noblesse et de la bourgeoisie niçoise s’explique par la configuration du quartier. Propriétaires des grands domaines du quartier, ils préférèrent se faire enterrer dans les cimetières paroissiaux voisins. Reposent donc ici les Spitalieri de Cessole, maîtres de la vie intellectuelle de Nice au début du XIXe, les Arson de Saint-Joseph, sur lesquels nous reviendrons, les Renaud de Falicon, les Pauliani de Saint-Charles, ou encore les Défly, les Durandy ou les Bounin, grands bourgeois enrichis par le commerce d’huile.
Avec la naissance du tourisme balnéaire, des hivernants louent ces grands domaines, inoccupés l’hiver par leurs propriétaires alors qu’eux viennent justement à Nice en cette saison. De plus, on construit et on lotit beaucoup cette campagne dans la deuxième moitié du XIXe. Ainsi, on trouve là les tombes des comtes de Béthune, ou celle de la comtesse polonaise Potocka, aimée de Maupassant, dont la mère, née Marie-Laure Le Poitevin, repose aussi ici. D’autres personnalités se découvrent au fil des allées : le peintre niçois Cyrille Besset (1861-1902), Auguste Raynaud (1829-1896), maire de Nice de 1871 à 1878, le grand architecte Charles Dalmas (1863-1938), auteur entre autres des hôtels Ruhl et Carlton (à Cannes) et du Palais de la Méditerranée, le champion automobile Jean Behra (1921-1959).
Un témoignage de la vie de ce quartier aristocratique est offert, un peu plus loin, aux visiteurs.

AU CŒUR D’UN GRAND DOMAINE NICOIS, LA VILLA ARSON

Comme la villa De Gubernatis (aujourd’hui musée Matisse) à Cimiez, la villa Arson est un témoignage de ce temps florissant des grands domaines.
Au nord du cimetière, le banquier Pierre-Joseph Arson, Avignonnais de naissance établi à Nice à la fin du XVIIIe siècle, achète en 1810 une propriété avec terrains agricoles et villa (probablement construite dans les années 1780). Féru d’ésotérisme, il s’habille en mage de fantaisie et son excentricité devient si célèbre en Europe qu’il inspirera à Balzac le principal personnage de son roman La Recherche de l’Absolu.
Son fils Gonzague (1814-1865) joua un rôle politique avant 1860. Dans le débat entre France et Italie naissante, il prônait l’autonomie et la neutralisation de Nice et de son comté. En 1855, il fondait avec le journaliste français en exil à Nice Alphonse Karr un premier journal, La Terre Promise, devenue en 1858 La Gazette de Nice, qui cessa de paraître en 1861.
Célèbre par la beauté de ses jardins, son panorama sur la plaine verdoyante et cultivée et au loin la ville et la mer, la villa Arson accueillera nombre de célébrités, parmi lesquels le fameux ministre des Affaires étrangères français Talleyrand (1754-1838), le roi Louis Ier de Bavière (1786-1868) ou l’auteur du roman-" péplum ", Les Derniers Jours de Pompeï (1834), Edward Bulwer-Lytton (1803-1873).
Devenu un hôtel puis une maison de repos après la Première Guerre Mondiale, le domaine est acheté par la Ville de Nice en 1948. En 1965, elle l’offre à l’Etat pour y créer une école d’art. De 1968 à 1972, l’architecte Michel Marot intègre la villa ancienne (déjà dénaturée) dans un ensemble architectural contemporain, en béton et galets du Var, de style brutaliste. L’Ecole nationale d’Art contemporain de la villa Arson est inaugurée en 1972.
La colline présente un autre centre d’intérêt particulièrement original : le prieuré du Vieux-Logis.

AILLEURS, LE PRIEURE DU VIEUX-LOGIS

Ce bâtiment est une ancienne ferme. Il est acheté en 1918 par un Dominicain, le père Alfred Lemerre. Homme d’une grande culture, il s’intéresse au renouveau de l’Art sacré. C’est ainsi qu’il est un des principaux acteurs du choix, pour la future église Sainte-Jeanne-d’Arc, d’un architecte, Jacques Droz, d’un plan et de techniques résolument modernes (la construction en béton armé) qui feront de cet édifice novateur un chef d’œuvre de l’Art déco. Mais le père Lemerre est aussi un grand amateur d’art ancien. Il rassemble une remarquable collection de meubles et œuvres d’art de la fin du Moyen-âge et de la Renaissance qu’il installe dans sa villa. Léguée à la ville de Nice, la maison, qui n’a de prieuré que le nom en rapport avec l’état de son fondateur, est aujourd’hui un petit musée fort original.
Ainsi, en parcourant les rues pentues de cette colline si diverse, en marchant dans l’antique chemin en calade de la villa Arson, on peut espérer retrouver, au détour d’un jardin parfumé, un peu de la mémoire de ce que fut cette Nice campagnarde.

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