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AU PIOL, SEJOURS DES TSARS ET VILLAS NICOISES

La géographie niçoise est faite en grande partie de collines dont l’activité agraire traditionnelle fut bouleversée, au XIXe siècle, par le tourisme de villégiature. Parmi ces collines, celle du Piol connut un sort particulier : face au Cimiez des Anglais, elle apparaît comme le quartier favori des Russes à Nice.

UN QUARTIER PLUS VASTE

La coupure provoquée dans les années 1860 par l’installation du chemin de fer a fait disparaître de la mémoire collective le souvenir d’un quartier beaucoup plus vaste que le secteur actuel. De fait, la colline du Piol, qui descend en pente douce d’ouest en est, s’étendait, dans le terroir niçois, des contreforts orientaux de la colline de Saint-Pierre de Féric jusqu’au vallon Saint-Michel, c’est à dire l’actuelle avenue Jean-Médecin. Elle s’achevait par un talus accentué, au sommet duquel fut établie en 1863 l’actuelle gare SNCF. Elle était séparée en deux plateaux par le ruisseau de la Mantega aujourd’hui recouvert par le boulevard Gambetta. Un plan de la partie centrale de la commune de Nice, daté de 1808, nous montre un quartier uniquement rural, où l’on ne compte qu’une vingtaine d’habitations rurales. Le nom même de Piol reste assez mystérieux. Au Moyen-Age, deux dénominations semblent en concurrence, l’Aura et le Piol. Toutes deux se rapprochent cependant d’une même réalité, la piboula et l’auba, noms niçois de deux espèces de peupliers. Sous toutes réserves, on peut donc penser que le nom viendrait de la présence de ce type d’arbres dans le secteur, et de la contraction du nom de piboula en pioula qui nous donne Piol.

UNE " CAMPAGNE " NICOISE

Comme nombre de collines suffisamment irriguées et assez proches du noyau urbain unique que formait alors l’actuel Vieux-Nice, le Piol se voit partagé entre deux types de fonctions, par ailleurs liées : la production agricole, maraîchère et oléicole, et le séjour estival de la noblesse niçoise. C’est sur le plateau le plus oriental qu’une famille de la noblesse niçoise, les Cays de Gilette, à l’instar des Gubernatis à Cimiez, des Arson, des Cessole et de Renaud de Falicon à Saint-Barthélemy, va faire bâtir sa maison des champs, une de ces villas où l’on vient passer l’été dans la fraîcheur pour fuir la puanteur, la chaleur et la moiteur de la ville. La villa Cays de Gilette, aujourd’hui malheureusement disparue, était un témoignage du goût baroque pour la villa tel qu’on le rencontre en Italie, avec les larges loggias de sa façade sud et son élégante colonnade. Datée de la fin du XVIIe siècle, cette maison, alors connue comme le " château du Piol ", entourée d’un vaste jardin et de bâtiments agricoles, est alors un des emblèmes de l’élégance de la campagne niçoise.
Il fallait aussi assurer à ce quartier éloigné une desserte spirituelle. Dans ce but, on édifia en 1612 une petite chapelle dédiée à saint Philippe Neri, fondateur de l’ordre des Oratoriens et acteur majeur de la Réforme catholique consécutive au concile de Trente. Cette petite chapelle, agrandie en 1784, surprend encore le promeneur par son élégante façade à la corniche ondoyante.
La douceur et la fraîcheur du climat de la colline, déjà repérée par la noblesse, ne tarda pas à attirer la grande bourgeoisie niçoise. Au début du XIXe siècle, sans doute, deux familles de riches commerçants et industriels, les Bermond et les Peillon, firent élever au milieu d’un vaste domaine deux grandes villas voisines portant leur nom. La seconde était aussi entourée de plusieurs pavillons ou " fabriques ", de style assez divers, comme on se plaisait à les apprécier à l’époque (médiéval, antique, exotique) et dominait, outre un jardin riche de fleurs et d’agrumes parfumés, un étang avec une île artificielle et un pont " romantique ".

LES TSARS AU PIOL

C’est dans ce cadre paradisiaque qu’en 1856 vint s’installer l’impératrice douairière de Russie Alexandra Féodorovna, veuve de Nicolas Ier et mère d’Alexandre II pour y passer l’hiver, conformément aux mœurs du temps. Ce séjour est principalement motivé par des raisons politiques. Le royaume de Sardaigne venait de combattre la Russie au cours de la guerre de Crimée et aux côtés de la France et de l’Angleterre. Cette guerre avait eu aussi pour effet d’éloigner l’une de l’autre les deux alliées traditionnelles qu’étaient la Russie et l’Autriche. Cavour, le premier ministre de Victor-Emmanuel II, souhaitait éviter que ces deux puissances se rapprochent pour pouvoir affronter dans la future lutte pour l’Unité italienne une Autriche isolée. Il proposa donc à son ex-adversaire, la Russie, une base navale dans la rade de Villefranche, ce que le tsar s’empressa d’accepter puisqu’il recherchait aussi un moyen de reprendre pied en Méditerranée, dont sa défaite venait de l’exclure. Le voyage et le séjour de l’impératrice, après la réouverture réciproque des ambassades des deux Etats, vint officialiser la réconciliation. Alexandra Féodorovna revint à Nice régulièrement jusqu’en 1860, où l’hostilité de la Russie à la cession de Nice à la France lui interdit de renouveler immédiatement son séjour.
C’est l’absence d’hôtels d’un rang satisfaisant à la position de l’impératrice, autant que le cadre idyllique des deux villas, qui explique la permanence du choix de la Cour impériale. Il est aussi une tradition qui rapporte que le voisinage de la maison de campagne du peintre niçois Joseph Fricero (1807-1870), bon connaisseur de la Russie (certaines de ses œuvres sont aujourd’hui exposées au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg), aquarelliste de talent et époux d’une fille naturelle du tsar Nicolas Ier, qui se trouvait près de la chapelle Saint-Philippe, fut un élément important dans le choix du lieu.
La construction à Nice d’une église orthodoxe, en 1857-1858, proche du centre de la ville d’alors (actuellement rue Longchamp), est un élément supplémentaire d’enracinement pour la famille impériale et bientôt nombre d’aristocrates et de riches bourgeois russes. Par ailleurs, après 1860, les séjours impériaux reprennent : à l’hiver 1864-1865, c’est le tsar Alexandre II et son épouse la tsarine Marie Alexandrovna qui viennent s’installer villa Bermond, où se déroule, quelques jours plus tard, une entrevue de haute portée diplomatique entre l’empereur et Napoléon III. Mais une tragédie met un terme soudain à ce séjour : en avril 1865, le tsarévitch Nicolas, qui était venu rejoindre sa mère à Nice pour tenter d’y recouvrer la santé, meurt dans ces mêmes lieux. Fous de douleur, ses parents rachètent la villa Bermond, la font détruire et ériger à sa place un mausolée commémoratif en souvenir de leur enfant (1867-1868). Quant à la villa Peillon, son extraordinaire parc fut loti, détruit, et de son bâtiment originel ne subsiste que la colonnade toujours visible dans l’immeuble d’angle du boulevard du Tzarévitch/avenue du général-Weygand. Dès lors, le quartier devint le point central de la villégiature russe à Nice.

LE PIOL ET L’EXPOSITION INTERNATIONALE

Cependant, depuis l’installation de la gare centrale, la ville de Nice subissait un effet d’aspiration urbaine qui, profitant de l’espace relativement plat du vallon Saint-Michel, l’entraînait toujours plus au nord. Au début des années 1880, la ville avait déjà conquis sur la campagne une bonne partie de l’espace situé entre la voie ferrée et la mer. C’est alors que la municipalité Borriglione se lança dans une opération de prestige : l’exposition internationale de Nice (1883-1884).
Il s’agissait alors, dans l’esprit progressiste et industriel des expositions universelles, de renforcer la notoriété internationale de Nice, déjà bien établie grâce au tourisme, par une opération de promotion axée plutôt sur les arts et techniques. Pour ce faire, on choisit de construire sur le plateau du Piol, au nord de la villa Peillon et près du château Cays, un vaste palais de l’Exposition, structure éphémère de plâtre et de bois, décoré avec la profusion éclectique propre à cette époque et entouré de pavillons. On désirait y faire l’apologie de la modernité. C’est pourquoi on y installa, pour la première fois à Nice, un éclairage électrique. On créa aussi une cascade artificielle, coulant sur de faux rochers et on y installa toutes sortes de moyens de transport mécaniques dans l’esprit du temps (ascenseurs et funiculaires). Treize pays étrangers, plusieurs villes de la région et de nombreux fabricants locaux ouvrirent des pavillons, et, entre le 6 janvier et le 16 mai 1884, concours et visites se multiplient.
Démontés, le palais, ses pavillons et la cascade n’ont guère laissé de traces dans le patrimoine du quartier. Pourtant, le prolongement du boulevard Gambetta, l’ouverture de la rue Vernier, l’usage des eaux de la toute récente adduction d’eau de la Vésubie pour alimenter la cascade vont lui être à terme bénéfiques, malgré les polémiques politiques de l’époque. Quant à l’électricité, son usage ne cessera alors de se répandre à Nice. Notons cependant qu’une partie du soubassement de la cascade demeure et a donné son nom à la rue du Rocher.

AU PIOL, UN PALACE ET UNE CATHEDRALE

L’implantation de l’Exposition internationale est significative de l’extension de Nice vers le nord. Tandis que l’urbanisation gagne, deux bâtiments emblématiques du secteur vont encore être érigés là.
Se fondant sur l’inclination des Russes pour la colline du Piol, un palace nouveau va être érigé là, un de ces immenses vaisseaux de stuc blanc, de style éclectique, qui s’élèvent alors sur les collines niçoises : l’hôtel Impérial. Construit en 1902 sur les plans de Dettloff, il ne connut qu’une vie brève, mais luxueuse. A la suite de la Première guerre mondiale, il fut fermé, racheté par la ville et transformé en lycée (1930). Ses nombreux clochers, dômes et clochetons furent alors abattus.
L’autre monument emblématique est la cathédrale orthodoxe russe Saint-Nicolas. L’importance de la présence russe à Nice rendait trop exiguë la petite église de la rue Longchamp. Dès 1902, un projet de cathédrale vit le jour, destiné à être réalisé dans le quartier des Musiciens. Puis, grâce à la cession par le tsar Nicolas II d’une partie des terrains Bermond voisins de la chapelle commémorative du tsarévitch, on put transférer le projet sur la colline du Piol. Sur un dessin de l’architecte russe Michel Préobrajenski, et dans le style dit " vieux-russien " qui renvoie aux monuments religieux les plus prestigieux du XVIe siècle russe, l’édifice fut donc élevé au long d’un chantier de dix ans. Consacré le 17 décembre 1912, l’édifice est considéré comme un des fleurons de l’architecture religieuse russe hors Russie. Son plan en croix à cinq coupoles surmontant le centre et chacun des bras de la croix, la richesse de son ornementation intérieure faite de précieuses icônes offertes par les fidèles établis à Nice souvent après 1917 en font un bâtiment d’un intérêt exceptionnel.
Désormais, la campagne a laissé la place, au Piol, à la ville dense. D’autres éléments patrimoniaux forts viennent donc compléter ces édifices emblématiques. Parmi ceux-ci, il faut citer l’extraordinaire audace de l’immeuble Art-Déco le " Palladium " (1930, architectes Labbé et Nenot, 2 boulevard du Tsarévitch), avec son atrium décoré d’une statue d’Athéna, ses volumes arrondis et filants, la façade " à la romaine " du consulat général d’Italie (1925, 75 boulevard Gambetta) et plusieurs villas, telle la villa " El patio " (1908), dont le style hispano-mauresque témoigne encore aujourd’hui de toutes les fantaisies qu’autorisait alors le concept onirique de Côte d’Azur.

Parcours commenté "Sur les traces des tsars à Nice"

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